Partie II : L'art du Moyen Âge.
Frise chronologique

Carte de synthèse

1. Se repérer
L'art omeyyade de Cordoue
En 711, une armée arabo-berbère commandée par le général Tariq ibn Ziyad franchit le détroit de Gibraltar et renverse en quelques années le royaume wisigoth d'Espagne. En 756, le prince omeyyade Abd al-Rahman Ier, seul survivant de sa dynastie après un massacre en Orient, fonde à Cordoue un émirat indépendant et lance, en 785, la construction d'une grande mosquée dont les arcs superposés inventent l'arc outrepassé, un arc dont la courbe dépasse le demi-cercle, signature de tout l'art hispano-musulman. Ses successeurs poursuivent l'œuvre : le calife Abd al-Rahman III, qui proclame en 929 le califat de Cordoue, Al-Hakam II, qui agrandit la mosquée et orne son mihrâb de bandeaux en calligraphie coufique (une écriture arabe aux lettres anguleuses, qui transforme des versets du Coran en motif ornemental), et enfin le régent Almanzor, qui lui donne ses dimensions définitives à la fin du Xe siècle.
Dates repères
- 711 : conquête musulmane de l'Espagne wisigothique
- 756 : Abd al-Rahman Ier fonde l'émirat indépendant de Cordoue
- 785-786 : début de la construction de la grande mosquée de Cordoue
- 929 : Abd al-Rahman III proclame le califat de Cordoue
- vers 987 : dernier agrandissement de la mosquée sous le régent Almanzor
Noms repères Tariq ibn Ziyad — Abd al-Rahman Ier — Abd al-Rahman III — Al-Hakam II — Almanzor
Mots repères salle hypostyle — arc outrepassé — mihrâb — calligraphie coufique — arabesque

Mihrab de la grande mosquée de Cordoue, photo Ingo Mehling. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 4.0).
2. Comprendre le contexte
En 711, l'armée du général Tariq ibn Ziyad franchit le détroit de Gibraltar et renverse en quelques années le royaume wisigoth d'Espagne : naît al-Andalus, province la plus occidentale du monde musulman. En 750, une révolution en Orient renverse la dynastie omeyyade au profit des Abbassides, qui massacrent presque tous les princes omeyyades. Seul survivant, Abd al-Rahman Ier s'enfuit jusqu'en Espagne, où il fonde en 756 un émirat indépendant, dirigé depuis Cordoue. C'est lui qui lance, en 785, la construction de la grande mosquée de Cordoue sur le site d'une ancienne église wisigothique.
La ville, foyer de savoir et de tolérance relative entre musulmans, chrétiens et juifs, atteint sa pleine puissance politique en 929, lorsque Abd al-Rahman III rompt avec la tutelle abbasside et se proclame calife, c'est-à-dire successeur du prophète et chef suprême des croyants. Sous son fils Al-Hakam II, Cordoue devient un foyer intellectuel comparable à Bagdad, doté d'immenses bibliothèques ; le calife agrandit la grande mosquée et fait entièrement redécorer son mihrâb. À la fin du Xe siècle, le régent tout-puissant Almanzor, qui gouverne au nom d'un calife enfant, mène de nombreuses campagnes militaires contre les royaumes chrétiens du nord et donne à la mosquée son dernier agrandissement, portant sa superficie à près de deux hectares. En 1031, quelques décennies après sa mort, le califat s'effondre et le territoire se fragmente en petits royaumes rivaux, les Taifas. Ce morcellement sera le point de départ de la section suivante.
3. Reconnaître le style
Supports et techniques
Après ce cadre historique et politique, entrons dans l'édifice lui-même. L'architecture religieuse musulmane s'organise autour de la mosquée, salle de prière orientée vers La Mecque, et de ses annexes : cour, minaret pour l'appel à la prière, bassin pour les ablutions rituelles. À Cordoue, les bâtisseurs d'Abd al-Rahman Ier réemploient des colonnes antiques et wisigothiques récupérées sur place, ce qui explique leur faible hauteur et la nécessité d'un système d'arcs superposés pour gagner en élévation. Le bois, le plâtre sculpté et la céramique complètent la pierre pour le décor intérieur.
Sujets et fonctions
Cette structure de récupération sert un décor dont les sujets obéissent à une règle stricte. Le décor exclut toute représentation de la figure humaine ou animale dans les espaces sacrés, conformément à l'aniconisme¹ religieux de l'Islam : il se concentre sur trois répertoires combinés, la géométrie, le végétal stylisé (l'arabesque) et la calligraphie. Le mihrâb, niche indiquant la direction de La Mecque, et le minbar, chaire du prédicateur, concentrent les décors les plus riches de la mosquée, comme le montre déjà l'image d'ouverture de cette section.

Arcs polylobés et entrelacés de la maqsura, grande mosquée de Cordoue, photo joan ggk. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY 2.0).
Composition et espace
Cette richesse décorative s'organise dans un espace d'une régularité presque infinie. La grande mosquée de Cordoue illustre le principe de la salle hypostyle : un plan rectangulaire divisé en travées parallèles par des rangées de colonnes, extensible presque sans limite au fil des agrandissements successifs : ceux d'Abd al-Rahman Ier, puis d'Al-Hakam II, puis d'Almanzor, qui triple presque sa surface initiale.

Salle de prière de la grande mosquée de Cordoue, photo Jim Gordon. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY 2.0).
Couleur, lumière et matière
Cette forêt de colonnes accueille un décor qui recouvre toutes les surfaces sans laisser de vide, selon un principe d'accumulation parfois qualifié d'horror vacui² : mosaïques de marbre et de pâte de verre offertes par l'empereur byzantin pour orner le mihrâb d'Al-Hakam II, claveaux de pierre alternativement rouges et blancs dans les arcs, feuilles d'or et bleu de cobalt dans les bandeaux de calligraphie coufique.
Figures et formes
Ce refus de la figure humaine renforce le rôle des formes géométriques comme signature visuelle de cet art. L'arc outrepassé, dont la courbe dépasse le demi-cercle, et l'arc polylobé constituent les formes emblématiques de la mosquée de Cordoue : ils se superposent en deux étages pour démultiplier l'élévation malgré la faible hauteur des colonnes réemployées. La calligraphie coufique, aux lettres anguleuses, cède progressivement la place, au fil des siècles suivants, à une écriture cursive plus fluide, tandis que l'arabesque orne bandeaux et frises selon un rythme géométrique strict.
Architecture et sculpture
Cette forme signature trouve son plein aboutissement dans l'édifice pris comme un tout. La grande mosquée de Cordoue (785-786, agrandie jusqu'à la fin du Xe siècle) reste la référence de l'architecture religieuse hispano-musulmane et le monument le plus emblématique de la dynastie omeyyade d'Espagne. La sculpture en ronde-bosse, absente de cet art, laisse place à un relief plat, sculpté ou moulé dans le plâtre, entièrement subordonné au décor géométrique et végétal des murs et des chapiteaux.
Personnages et idées clés
Tariq ibn Ziyad, général berbère, conquiert l'Espagne wisigothique en 711, ouvrant la voie à sept siècles de présence musulmane dans la péninsule. Abd al-Rahman Ier, seul survivant de la dynastie omeyyade après le massacre de 750, fonde en 756 l'émirat indépendant de Cordoue et lance en 785 la construction de la grande mosquée. Abd al-Rahman III proclame en 929 le califat de Cordoue, portant la dynastie à son apogée politique. Al-Hakam II, son fils, agrandit la mosquée et fait entièrement redécorer son mihrâb en calligraphie coufique et mosaïque byzantine. Almanzor, régent tout-puissant de la fin du Xe siècle, donne à la mosquée son dernier agrandissement avant l'effondrement du califat en 1031.
À retenir
- Salle hypostyle : plan de mosquée rectangulaire divisé en travées parallèles par des rangées de colonnes.
- Arc outrepassé : arc dont la courbe dépasse le demi-cercle, caractéristique de l'art hispano-musulman.
- Mihrâb : niche creusée dans le mur d'une mosquée, indiquant la direction de La Mecque.
- Calligraphie coufique : écriture arabe aux lettres anguleuses, qui transforme des versets du Coran en motif ornemental.
- Arabesque : motif décoratif végétal stylisé, répété selon un rythme géométrique strict.
- La grande mosquée de Cordoue, bâtie et agrandie sur deux siècles par quatre souverains omeyyades successifs, résume à elle seule l'art de al-Andalus à son apogée.
Œuvres repères
La grande mosquée de Cordoue (785-1000 environ)
Commencée par Abd al-Rahman Ier en 785 sur le site d'une ancienne église, agrandie par ses successeurs jusqu'à la fin du Xe siècle, la grande mosquée de Cordoue est le monument le plus emblématique de l'art omeyyade d'Espagne. Observez la salle hypostyle, forêt de plus de huit cent cinquante colonnes de marbre, granit et jaspe, réemployées d'édifices antérieurs, que surmontent des arcs outrepassés à double voussure aux claveaux alternés rouges et blancs. Le mihrâb, ajouté par Al-Hakam II, concentre le décor le plus somptueux de l'édifice : mosaïques dorées offertes par l'empereur byzantin et bandeaux de calligraphie coufique qui citent des versets du Coran. Cet édifice, transformé en cathédrale après la Reconquista, reste aujourd'hui encore le témoin le plus complet de l'art de Cordoue.

Mihrab de la grande mosquée de Cordoue, photo Ingo Mehling. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY-SA 4.0).

Salle de prière de la grande mosquée de Cordoue, photo Jim Gordon. Source : Wikimedia Commons (licence CC BY 2.0).
Questions de lecture
- Pourquoi la figure humaine est-elle absente du décor de la grande mosquée de Cordoue, et par quels répertoires décoratifs est-elle remplacée ?
- Comment la salle hypostyle de la mosquée de Cordoue a-t-elle permis à quatre souverains successifs de l'agrandir sans en changer le principe ?
Notes
- Aniconisme : refus de représenter des figures humaines ou animales dans l'art religieux, principe respecté dans les mosquées médiévales.
- Horror vacui : expression latine (« peur du vide ») désignant un principe de décor qui recouvre entièrement une surface, sans laisser d'espace nu.